1. Avant-propos
  2. Morceau de guerre civile
  3. Les premiers maîtres
  4. Avec l’Espagne, Jaén en marche
  5. Madrid, les Beaux-Arts
  6. Service Militaire, expériences des Iles Canaries
  7. Paris et ses approximations
  8. Radical retour vers l’Espagne
  9. Et retour aux sources sèches de Jaén
  10. Entre France et Espagne : peinture, mariage et chansons
  11. Jaén en quête de professeur
  12. Une place d’enseignant
  13. Aventure de la paternité
  14. Peindre à contre-courant
  15. Richesses provinciales
  16. Travaux de vacances
  17. Multiplicité
  18. Stabilité de peintre
  19. Approfondissement du phénomène flamenco
  20. Enseignement, atelier, amitiés, « cante », sur un même front
  21. Le temps presse
  22. Vacances avignonnaises et retour
  23. Exposition à Londres et retour
  24. Question de football
  25. Mort du Caudillo Francisco Franco
  26. Le lendemain
  27. Au plus près du « cante » flamenco
  28. Direction de l’Ecole et Démocratie
  29. Adéquation et progression
  30. Maladie du père, 1981
  31. Face aux vicissitudes : assiduité
  32. Mort du père
  33. Heu-reux ! A Torremolinos
  34. Mille deux cents croquis
  35. Nouvelles perspectives en France
  36. Tableaux en préparation pour Saint-Dié des Vosges
  37. Expositions d’envergure
  38. Empressement et accélération
  39. L’ultime Passion
  40. . . .

Direction de l'École
et Démocratie
Entretemps Fausto est élu directeur de l’Ecole des Arts et Métiers. Francisco Espinar, pour sa part, atteint l’âge de la retraite sans autre dommage… Le surnommé « Tarzan » n’est d’ailleurs pas le seul à dépasser la date de péremption !

Tant d’années immobiles ont embroussaillé les cultures qu’un gigantesque binage s’impose à la régénération du sol ibérique afin de disperser au mieux les fanes desséchées.

L’éclosion voisine des ŒilletsSe réfère à la révolution au Portugal (25 avril 1974) compliqua apparemment la redistribution des plants ; de nouveau, l’inquiétude orageuse du gouvernement restreint les espoirs en silos. Néanmoins les jachères, révolues sur le champ, ouvrent un passage à la charrue démocratique.

En quelques mois ont fleuri les barbes romantiques, à plein visage qui ont remplacé les moustaches effilées d’un autre temps. Des barbes envahissantes qui dissimulent. Des barbes en pointes vengeresses, celles de CicutaPersonnage de fiction interprété à la T.V.vers 1973 par Valentín Tornos, dans le programme « 1.2.3 . ..responda otra vez , sa dernière apparition en 1976.. Des barbes sombres, erratiques, sorties de prison. Des barbes de Fidel, des barbes accusatrices en chaire lycéenne, des barbes bradominesquesen référence à Ramón de Valle Inclán (marquis de Bradomín, son personnage romanesque ; titre que le roi Juan Carlos assigna officiellement d’ailleurs aux descendants du génial écrivain !!! Terre des «esperpentos » et de surréalisme naturel. aux rondes lunettes, des barbes doubles et débonnaires ou d’autres, grisonnantes, regrettant en cascades leur passé trop imberbe…

Dans chaque quartier des démolitions anarchiques sont subies, vendues à la reconstruction promise par les banques. Les grues gigantesques alignent des cubes en béton armé alors que les cultures d’avant-garde s’affichent sans cravate et vêtues de blues jean. A la télévision les intellectuels de tous bords expriment sous cette uniformité vestimentaire, venue d’ailleurs mais très efficace, leurs choix politiques confrontés au su et au vu des caméras. Le ton journalistique des quotidiens divulgue, en majeur et sur papiers variés, le besoin de se ressembler pour tout changer ensemble. Les joggings trottinent en baskets à l’heure de timides sorties matinales. Le partage de nouvelles manières s’adopte également dans les salutations : les baisers éclatent tout à coup en pleine rue ; adieu politesses guindées ! adieu palabres formulées ! adieu mains en froidure ! Quant à la femme de l’ami ou à l’inconnue présentée, on lui saute au cou, on échange les joues, on est tous d’accord, tous on constate la résolution populaire, l’érection évolutive d’une monumentale liberté au service de la société diversifiée.

Référendum, Constitution, Elections générales…

Un roi, Juan Carlos, largement reconnu . Un président du gouvernement, Adolfo Suarez, voté par la majorité d’un centre prudent. Un maire, élu, à Jaén, le socialiste Emilio Arroyo…

Voici donc venue l’heure de la rénovation, de l’expansion des bâtiments, de l’augmentation du nombre des élèves ; Fausto remanie de fond en comble toute l’École. On le voit à l’Hôtel de Ville, sollicitant la maison, mitoyenne au Centre. Il suggère que la municipalité s’en approprie les murs, presque en ruine et procède à un agrandissement, afin de doter la capitale d’une École d’Art plus adaptée aux normes d’hygiène en vigueur, d’une part et plus multiple d’autre part.

Après quelques réticences, Emilio Arroyo, le maire, approuve la décision. Celle-ci ne sera adoptée que quelques années plus tard, alors que l’un comme l’autre, maire et directeur, se seront retirés de leur fonction respective.

Or, pendant les trois ans que Fausto dirigera le Centre, des transformations de toutes sortes seront mises en œuvre afin de faire de la place et satisfaire aux inscriptions très nombreuses de jeunes élèves et d’adultes que les perspectives de spécialisations professionnelles motivent particulièrement.

Par exemple, l’appartement de fonction que le concierge n’habitera plus, sera modulé en bureaux de gestion. Par ailleurs et dans un élan justifié, l’ardent administrateur dépoussière, rénove et actualise quelques cours spécifiques tels que : Typographie, Coupe et Confection, ce dernier se transformant en Disenño de Indumentaria (Création de modèles). Il implante en même temps d’autres spécialités, inexistantes encore, mais qui lui tiennent à cœur, telles que celles de Sculpture sur Bois, Photographie Artistique et Peinture. Pour réaliser les projets de ces enseignements inédits à Jaén, Fausto prend contact avec des artistes professionnels indépendants à qui il propose de répartir quelques cours. Sans solde officielle, ils bénéficieront d’une maigre rémunération extraite des prévisions annuelles octroyées à l’Ecole par le Ministère…

Ainsi le photographe d’art, Diego Galindo, accepte la proposition de préparer des élèves qui devront, pour passer leurs examens, se déplacer vers un autre Centre de la province, Ubeda ou Baeza, où la spécialité existe déjà, ceci, tant que la permission ministérielle ne viendra pas formaliser la situation fort ambiguë de cette classe ! Manolo Kaiser qui, dans les mêmes conditions hasardeuses, prend en charge le cours de Peinture parle, lui : « du grand défi, lancé par la volonté exclusive de Fausto et consenti par les autres membres de l’équipe directive ».

Il faut en effet une certaine dose d’insolence pour oser ainsi forcer les normes immuables, établies depuis Madrid… Il faut surtout qu’une dose d’amitié et de réelle confiance vienne appuyer la stratégie du meneur, engagé pour sa part à réformer l’établissement pédagogique avant d’obtenir la garantie de l’Etat.

Ainsi, soumis à l’évolution de sa sphère scolaire et aux changements nécessaires correspondants, Fausto n’assiste que de très loin à la trajectoire politique traversée par les slogans, tout au long des rues dilacérées d’affiches et de pamphlets, plus ou moins tolérés. Que les hauts-parleurs battent la ville ou que les conversations tergiversent sur le drame du peuple saharien, que les partis se bastonnent le dimanche matin sur l’avenue du Généralissime ou que de récents prophètes annoncent l’arrivée d’une vraie démocratie, il ne s’en émeut guère.

Par contre il semble intimement secoué par plusieurs incidents familiaux : l’annonce de divorces simultanés, celui de sa sœur à Paris et celui de sa belle-mère en Provence. Deux évènements graves, hélas, qui s’ajoutent aux déductions médicales concernant la fragilité psychique dont souffre son cinquième frère, Jésus. Celui-ci projette, lui aussi, une carrière artistique, en s’anarchisant à l’École des Beaux Arts de Valencia, elle-même agitée par des remous de courants que les étudiants essaient d’expérimenter.

Les aménagements de la huertaPetite ferme des parents, site à Las Infantas, route de Bailén suscitent également des difficultés de compréhension et de désaccords pratiques. Les dimanches s’y organisent cependant autour de discussions où chacun se contente de partager son propre avis tout en s’adonnant au babillage du groupe élargi d’amitiés dominicales et de pique-niqueurs fidèles.

Les recherches de galeries pour exposer ses dernières œuvres qu’une expression plus figée encercle d’un horizon rétréci. Les retards d’articles en rade que Migolonom du magasin de chaussures de Pedro Sanchez, dit « Migolo » attend, en rouspétant dans son arrière boutique, pour l’édition de prochains numéros de Candil.

Quelques trahisons outrageantes… enfin, quelques déceptions environnementales et autres tracasseries administratives, toutes ces causes en désordre, freineront prématurément la hardiesse du pas de ce fantassin de l’art.

Les pointes d’attaque, familières mais acérées, que son caractère jovial savait transformer en décorations de plumages chatoyants, dessinent à présent les rebords d’une cynique défensive qui chapeautera le contingent de ses forces de persuasion.

Entre autres soucis, sa surdité de plus en plus notoire presse Fausto à l’extériorisation de ses actes. Décidé, il s’engouffre dans le labyrinthe spéléologique des bureaux ministériels à Madrid, avec la prétention d’y arracher quelques bribes de vie pour en alimenter son Ecole.

A mesure que les entraves réglementaires contrarient l’approbation de ses requêtes, il multiplie les plongées au bout de son opiniâtre cordage et finira par acquérir les droits quémandés.

Les revendications à en tête de l’École, envoyées en bonne et due forme, n’obtenant pas de réponses satisfaisantes il s’impose quelques allers et retours rageurs entre Jaén et Madrid. Malgré les heures perdues en chemin, heures en quelque sorte dérobées à ses élèves, le professeur-directeur maintient son souhait d’inaugurer les classes qui lui semblent manquer à l’épanouissement de l’École. L’incommensurable opacité bureaucratique et la dilution des rendez-vous infructueux gangrèneraient la plus tenace des volontés aguerries.

Néanmoins, au plus désespéré des jours de découragement, emballant un dernier recours, le quémandeur se trouve nez à nez avec une porte entre-ouverte sur un bureau : depuis son fauteuil ministériel, effacé par des piles de dossiers, un soupir attentif, certes un peu las des insistances bornées du petit directeur andalou, accepte enfin d’écouter, puis de mener à bien et personnellement les suppliques réitératives !

Clef miraculeuse de ces lieux cadenassés ! Ame compatissante dans ces sombres nuées… Celtas et Fortuna?Marques de cigarettes

Cette fois-ci, c’est le cœur plein de reconnaissance et de gratitude que Fausto, victorieux, revient de Madrid avec, en poche, la convention signée et le permis, à quelques conditions près, d’instaurer les cours évoqués … La participation bénévole, ou presque, des professeurs récemment choisis s’en trouve tout à coup réévaluée. L’ascension des Arts et des Métiers Artistiques peut prendre un nouvel essor sous le ciel besogneux de Jaén.

Manolo Kaiser dit encore que : « le Cours Monographique de peinture, le seul autorisé officiellement, fut d’un intérêt primordial. Sa création comblait une lacune existante à l’École des Arts et Métiers ainsi qu’à la ville de Jaén, étant donné que l’enseignement de la peinture ne se pratiquait jusqu’alors que dans les ateliers privés (donc payants). Fausto était convaincu que ce cours attirerait les élèves de condition modeste. En effet, dès sa création, le Centre augmentait de 80 à 100 inscriptions grâce au seul cours de peinture. Pour y accéder une liste d’attente est obligatoirement établie avant chaque rentrée. Un des désirs de Fausto s’accomplissait : la projection du Centre vers la société de Jaén. De ce fait, nombre d’expositions se sont célébrées tout au long des années scolaires suivantes. Soit collectives soit individuelles ou d’autres à caractère de fin d’études, mais toujours présentées par les élèves les mieux initiés. »

Le remue-ménage organisé crée des mises en place et des dispositions dérangeantes pour certains professeurs confortablement installés. Des pour-parlers et des listes d’horaires se réajustent pendant les réunions souvent organisées avec l’empressement dû à chaque cas : les échanges d’avis s’entrecroisent au pied levé, à l’accueil, qui, d’autre part, ne doit plus fermer sa porte aux demandes d’inscription. Désormais il y aura de la place pour tous ! Fini le temps où l’effectif, très faible dès le début de l’année, terminait disséminé, découragé et presque inexistant, à la fin du mois de mai ! Bien-sûr, les professeurs d’ateliers n’auront plus le loisir d’œuvrer pour leur propre intérêt ni pour une commande extérieure. Bien-sûr, les temps de pause-café seront écourtés. Enfin, la suggestion efficace de ces chamboulements réaffirme quelques bases de responsabilités que chacun accepte à sa manière mais souvent sans en discerner le bien fondé.

Parallèlement, l’Espagne tout entière vit une expérience unique d’ajustements dans les domaines sociaux et politiques.

L’Espagne tout entière dynamise aussi l’ordonnance, au sens de récupération libre de l’ordre comme au sens de dépassement des libertés en cheminement.

Or, en tant qu’artiste, professeur, directeur récemment élu, Fausto se démène au milieu de croisements où l’affluence débridée dispense des coups de toutes parts douloureux !

Il est effectivement risqué d’essayer de suivre son chemin d’homme intègre à travers ces carrefours en construction ; presque toutes les sorties encombrées forcent aux circuits rotatifs, provoquant ainsi des beignes à droite, des glissements à gauche, des priorités usurpées, des tête-à-queue et quelques froissements de tôle inévitables…

D’enthousiasme mesuré en sagacité méditative, Fausto s’impose de telles subdivisions mentales que ses élans méthodiques dévient peu à peu vers l’absorption de son être qui ne saurait plus être sans le perfectionnement de l’École. Il advient que les tensions externes du monde ou les conflits de famille en apparence anodins pour quiconque, tant en France qu’en Espagne, déstabilisent les assises de ses convictions d’homme probe. Alors que, jusqu’à présent, seules les conjectures du mystère artistique semblaient capables de le tourmenter.


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