1. Avant-propos
  2. Morceau de guerre civile
  3. Les premiers maîtres
  4. Avec l’Espagne, Jaén en marche
  5. Madrid, les Beaux-Arts
  6. Service Militaire, expériences des Iles Canaries
  7. Paris et ses approximations
  8. Radical retour vers l’Espagne
  9. Et retour aux sources sèches de Jaén
  10. Entre France et Espagne : peinture, mariage et chansons
  11. Jaén en quête de professeur
  12. Une place d’enseignant
  13. Aventure de la paternité
  14. Peindre à contre-courant
  15. Richesses provinciales
  16. Travaux de vacances
  17. Multiplicité
  18. Stabilité de peintre
  19. Approfondissement du phénomène flamenco
  20. Enseignement, atelier, amitiés, « cante », sur un même front
  21. Le temps presse
  22. Vacances avignonnaises et retour
  23. Exposition à Londres et retour
  24. Question de football
  25. Mort du Caudillo Francisco Franco
  26. Le lendemain
  27. Au plus près du « cante » flamenco
  28. Direction de l’Ecole et Démocratie
  29. Adéquation et progression
  30. Maladie du père, 1981
  31. Face aux vicissitudes : assiduité
  32. Mort du père
  33. Heu-reux ! A Torremolinos
  34. Mille deux cents croquis
  35. Nouvelles perspectives en France
  36. Tableaux en préparation pour Saint-Dié des Vosges
  37. Expositions d’envergure
  38. Empressement et accélération
  39. L’ultime Passion
  40. . . .
Radical retour
vers l'Espagne
Cette virée en deux chevaux scelle définitivement les goûts communs et les malentendus des deux aventuriers tout en les ramenant sur la Place du Tertre où Alfredo a pu vendre les études abstraites. Au début du mois de juin 1966 Fausto fait part à celui-ci de la décision qu’il a prise de repartir pour l’Espagne. Alfredo naturellement s’en désole : « Ahora que te va bien ¿ es cuando quieres irte ? « c’est maintenant, alors que les choses marchent bien pour toi, que tu tiens à partir ? »  » En effet, afin d’éviter le leurre commercial Fausto va diriger l’exigence de son ambition vers la terre qui la fit naître. Il fait une croix sur plusieurs projets dont il minimise maintenant l’importance et laisse sur- le-champ quelques dizaines de tableaux à Jacqueline, surprise et pantoise car elle envisageait un voyage à New York pour les y exposer.

La deux chevaux, tout en piaffant, s’éloigne ainsi des mythes parisiens et découvre sur son chemin de nouvelles bifurcations: l’annonce d’un enfant à naître, un tour par la Lorraine - patrie de Fafa - là, on considère curieusement l’artiste fort courbé, timide tout autant qu’instigateur. Puis, une visite à la Tita Mercedes, à Jarry .La Tita, si éprouvée dès sa jeunesse, tient à poursuivre sa vie près de Grenoble, aux côtés de la famille Mariño, également réfugiée depuis la guerre civile en 1939 mais, surtout, pour sauvegarder le bien-être d’un fils handicapé. Puis, la deux chevaux entreprend sa descente en Espagne.

Fausto s’empresse de présenter sa fiancée à la grand’mère à Valencia où, émigrée loin des monts de Siles, elle vieillit lentement, dans un face à face immobile avec son portrait suspendu au mur de la « salita », chez sa fille María . En voyage, les chaleureuses perceptions des terres du Sud s’animent. Elles stimulent à ironiser sur l’état des routes ibériques et sur la misère, palpable dès le passage de la frontière, mais plus adhérente encore à mesure que s’évasent verdoyants quelques jardins andalous et quand, soudainement, s’étale la mer aciéreuse des oliviers de Jaén.

Les retrouvailles de Fausto avec sa ville natale sont une réjouissance pour tous. Et le fait de réapparaître accompagné par une Française qui, de surcroît, conduit une auto, rehausse les jugements, mi-goguenards mi-sérieux, sur ses qualités d’artiste et d’original.

Le plus simplement du monde, il réintègre la maison familiale. Ses parents, quelque peu interloqués, hébergent sans hésiter et le fils et l’amie car la perspective hôtelière ne serait pas de mise ; ils doivent néanmoins affronter les œillades perplexes du voisinage tout en arborant une vaillante tolérance .On se serre dans la petite maison exiguë que partagent aussi les quatre derniers frères et sœurs ; quant au gazpacho Gazpacho, boisson salée, encore très « claire » à cette époque : de l’eau, du sel, de l’aïl pilé avec du pain dur, de l’huile, et, surnageant ce met de fin repas de midi, quelques morceaux de tomate et de concombre, de pommes émincées ou de melon d’eau. Cette soupe froide, rafraîchissante, aseptisant les chaleurs d’été, se sert dans un plat commun et se déguste à la cuiller. , on l’éclaircira légèrement… Ce que les parents souhaitent surtout est que leur fils sollicite au plus vite une place de professeur, qu’il mette fin à ses aventures pécuniairement infructueuses et que l’amie noue ses cheveux -ça n’est pas une gitane- et qu’elle ne se promène pas seule dans la rue !

A chaque croisement, à chaque pâté de maisons, ce sont des rencontres, copains de jeunesse, artistes en conversations animées. Entre autres, les peintres appartenant au Grupo Jaén, réunis par le commerçant Ripoll, photographe et galeriste qui espère faire prospérer les arts de la province. Les compagnons d’antan, ceux du Syndicat unique, la E.N.S.I.N.A., les Cortés, Hidalgo, Hornas, Ballesteros, Viribay, tous embringués dans la lutte acharnée pour la vie, tous ou presque pères de famille et tous à vouloir faire le meilleur des tableaux.

Damián Rodriguez, infirmier sculpteur qu’on a déjà vu emprisonné avec Sérvula pendant la guerre civile, témoin de l’empressement du jeune aventurier à se mettre rapidement au travail, obtient, de l’antiquaire « Rosarte », la permission de prêter un de ses ateliers afin que Fausto puisse peindre pendant l’été. Le local est encastré dans la façade brûlante de la rue Carrera de Jesús entre celui de Paco Cerezo et un minuscule bar adjacent. La taverne est sans siège comme tous les bars de Jaén en 1966, ses trois mètres carrés d’ombre voilée par une courtine bleue servent de point de chute aux conversations assoiffées. La chaleur insupportable de l’extérieur et le vin  peleón -de la région de la Mancha- qu’on y prend à courtes gorgées de chatos  -verres de taille réduite- alterne avec les mini tapas Vino peleón : vin ordinaire. Chatos : verre bas et petit ( chato=court). Tapa, petit accompagnement, souvent chaud, offert… avec le verre de vin. de mou de porc frit ou quelques pois chiches plâtrés qui ne trompent qu’apparemment les envies motivées de Fafa enceinte.

Fausto mobilise son chevalet dans la nudité Renaissance des murs chaulés ; il cloue plusieurs toiles, gratte d’anciennes études poussiéreuses de l’Ecole qu’il apprête à nouveau. Il est poussé non seulement par son indiscutable passion artistique mais surtout par une situation financière plus que délicate. Vu le peu d’enthousiasme que soulèvent ici les couleurs inédites, aux formes dérangeantes de ses derniers travaux, il réutilise l’austérité des huiles terreuses qu’il employait avant les découvertes parisiennes dont il garde presque en secret une centaine d’encres sur papiers ; tels des fruits cueillis trop verts qu’il ferait mûrir sur claies, il les vendra en temps voulu.

Aussitôt installé, s’appliquant à peindre le portrait de la fille d’une voisine qui en fait la commande, il essaie de consacrer du temps aux tableaux qu’il présentera à l’exposition collective organisée par le Grupo Jaén à Ciudad Real, en automne.

Baignés de soleil accablant et malgré l’agitation provoquée par les vacances, les mois d’été verront apparaître, en plus de deux portraits, cinq autres œuvres imaginaires: « Monaguillos » enfants de chœur en surplis de dentelles détaillées sur l’aube carmin,  « Interior de iglesia » dont les vitraux se jouent du soleil par l’ombre fluant,  « En el bar », une accusation brune de deux regards absinthés, « Rondeña Enfants de chœur, Intérieur d’église, Au bar, Rondeña : chant flamenco , région de Ronda, Joueurs de cartes.  » réunion nocturne de chanteurs de flamenco, « Jugadores de cartas », cinq têtes autour d’un jeu de cartes.

Par un après-midi torride de juillet surgit sans prévenir -le téléphone est rare encore chez les particuliers- l’anglaise Margo Picken à qui Fausto avait fait le portrait l’année antérieure aux Canaries. Elle passe l’été en Espagne avec Elther, une camarade qui inspire immédiatement le peintre car, dès les présentations faites, il s’empare d’un châssis de 81/65 pour y tendre une toile digne de faire poser la rousse aux yeux de mer du Nord… Un nu que les jeunes touristes emporteront dans leurs aventures d’auto-stoppeuses, à la surprise de Sérvula, ahurie par cette étrangère témérité…

Au mois d’août, Paco, le frère de Fausto, lui présente un copain du service militaire ; il s’agit de Nano, le fils du chanteur  Canalejas de Puerto Real Juan Perez Sanchez,1905-1966, Descendant de la famille des « Paquirri ». S’établit à Jaén à partir de la guerre civile. Maintiendra sa vie d’artiste avec, aussi, de grands succès discographiques.  qui, pendant la guerre civile, ainsi que d’autres artistes fuyant devant les troupes franquistes du sud, s’est installé puis marié à Jaén. L’amitié qui naîtra de cette rencontre est due en grande partie à leur passion partagée pour le Flamenco ; l’approfondissement des thèmes musicaux dont les variantes et la diversité leur semblent illimités, servira de base plus tard à de nombreuses actions intellectuelles et populaires qui reverniront le blason dépoli de l’ancestrale richesse trop souvent caricaturée. La guerre, d’ailleurs, avait pour ainsi dire effacé les conclusions élaborées en leur temps par Manuel de Falla et García Lorca, entre autres.

C’est à ce moment-là aussi que Fausto fait la rencontre du chanteur Pepe Polluelas Chanteur de flamenco, incrusté à Jaén, pour des raisons personnelles, par le destin… est resté chanteur professionnel à Jaén… , sur le chemin de La Cabaña, club malfamé route de Valdepeñas. Ce chanteur, oublié, traîne un filet de souffle, de fandango en fandango, en accompagnant les nuits arrosées, en outre, du mépris général et pourtant…

«¿ Pepe, no sabes ya cantar por solear? « Pepe, tu ne sais plus de chants de Solear ? – Mais si, bien-sûr »

_ Sí, claro, por soleà… ayíí … ! » et un fandango, assez mièvre, dans le style de Pepe Marchena Jose Tejada Martín, « Pepe Marchena » 1903-1976.

gargouille au sein de l’obscurité brûlante des oliviers lunaires.

« Vingt-sept ans de paix », monologue régulièrement le Généralissime sur l’unique chaîne de télévision espagnole…

Vingt-sept ans de torpeur amollissante et de répétitions folkloriques malgré les quelques apparitions du Ballet National où Antonio, le danseur, mime une volonté gestuelle fort méritoire. Sans oublier les ultimes images filmées d’une Carmen Amaya, si tôt, vaincue par un trop de vie.

_ « Haz memoria, coño ! Soleá de Cádiz ¿ no te acuerdas? Rappelle-toi, nom d’un chien ! Soleá de Cádix, non ? tu ne t’en souviens plus ? - Mais si, mon vieux, mais tu sais bien, tous les chants sont jolis ! »

_ Sí, pero, hombre, ya sabes, todos los cantes son bonitos… »

En scrutateur enthousiaste du passé musical populaire, qu’il sera tout au long de sa vie, aidé par son frère Paco, au bout de quelques semaines de patientes entrevues et soutenus par de nombreux chatitos petits verres de vin sans lesquels Polluelas resterait muet, à force de rappels de soleares susurrées il obtient enfin le jaillissement, tant attendu ; murmure fluet, d’un ru bleui, traversant l’aurore échancrée de Sierra Morena: 

« Verbenita del Carmen 
 mataron al marquesito 
 cómo lloraba su madre  
 y la noche siguiente 
 mataron a su hermanito 
 se acabaron los valientes »(trad.)
	« A la fête du Carmel, 
on a tué le petit marquis,
ce que sa mère a pleuré,
et la nuit suivante,
on a tué son frère cadet,
il ne resta plus aucun vaillant »
Pepe Polluelas recouvrait peu à peu la mémoire, simultanément d’ailleurs aux aspirations des Andalous qui, furtivement encore, reprenaient conscience de leur spécificité régionale sans mentionner, toutefois publiquement, le souvenir de la figure sacrificielle effacée de Blas Infante Nationaliste andalou.  « Père de la patrie andalouse ». (1885-1936…)

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