. . . EMPREINTES . . .

Françoise Gérardin

DIALOGUE DE SOURDS (27 septembre 1966)

En 1966, sous la chaleur ambiante, je passe mon premier été à Jaén où la famille de Fausto m’accueille aussi cordialement que ses amis à qui il me présente aimablement avec des mots que je ne comprends pas. Les premiers étonnements réciproques dissipés, un sentiment de confiance indélébile s’installe entre tous. Non pas que ce soit chose facile d’accepter les méconnaissances linguistiques et culturelles qui, par leurs confusions, entravent nos échanges, mais parce que la curiosité et l’élan juvéniles établissent spontanément des voies d’entendement. Et puis, née d’une mère provençale, j’apprécie autant la soupe à l’aïl que l’huile d’olive … ce qui probablement accélère mon adoption par les habitants de cette terre minière, sèche et tapissée d’oliviers. S’ajoute aux bonnes dispositions le fait d’arriver là, avec Fausto, en deux cv., alors que les voitures ne courent pas encore les rues d’une ville plutôt traversées par le pas des ânes et des mulets abondemment chargés.

Les vacances se terminent. Fausto devrait prendre la route de Madrid où l’attend une bourse de l’Etat qui l’aidera à financer une année supplémentaire d’investigations professorales, et moi, le chemin de Lorraine, avec mes frère et sœur, Déodat et Réjane, venus nous rejoindre quelques jours à Jaén.

Oui, mais voilà, nous allons affronter les jugements sur mon état, déjà bien avancé qui devrait, en soi, présager des réjouissances futures. Finalement, avec enjouement et malgré nos hésitations métaphysiques, on remonte tous vers la France en passant par Madrid pour y saluer Angel Estrada qu’on embarque sur-le-champ, sans l’avoir prévu.

Arrivés, en pleine saison des mirabelles, à They-sous-Vaudémont, mon père, alité depuis presque un an, nous reçoit chambre ouverte et bières en réserves… Une pile de livres en équilibre sur sa table de nuit lui cache en partie le visage qu’une longue barbe estompe sur le revers du drap tout grisonné, quant à lui, de journaux en vrac jusqu’au pied du lit !

Je constate avec plaisir qu’un courant de sympathie s’établit presque immédiatement entre les deux hommes, ce qui me paraît sur le moment assez inattendu d’autant qu’il a bien fallu éclaircir ma situation subjacente vu son encombrante évolution !

Depuis quelques jours, les amis, les frères et sœurs et même Juliette Gréco à la radio, chantonnent le « Marions-les, marions-les, je crois qu’ils se ressemblent, marions-les, je crois qu’ils vont très bien ensem-em-ble »… En cette fin de mois d’août on se félicite du geste de Fausto qui accepte et que je finis par admettre.

Alors, grand branle-bas de combat… Jean- Marie, étudiant en droit, s’engage à remuer ciel et terre pour préparer un mariage qui sauverait l’honneur patronymique de son futur neveu . Les demandes officielles auprès de Préfecture, Juzgado (Etat Civil) Consulat, jusqu’au secrétariat de l’Eglise de la Madeleine à Jaén, pour un certificat du Sacrement de Confirmation, obligatoire celui-ci à l’approbation consulaire (1966. ..) Les allées et venues talonnées par la hâte du moment. L’agitation provoquée par les conditions administratives. Toutes les heures du jour sont dédiées à la préparation impérieuse du mariage, ce qui, d’autre part, a l’air de stimuler la fièvre créative de Fausto qui suit, de loin, les activités organisées autour de son futur imminent. Profitant des trajets vers la ville des uns et des autres, il accumule les feuilles de papier Ingres, les peintures, les boîtes d’encre dénichées à l’imprimerie de Mirecourt. On lui désigne la « véranda », une pièce bien ample et baignée de lumière pour lui permettre de travailler, en le libérant des mouvements ambiants. Le peintre, en professionnel, s’entoure d’ustensiles indispensables auxquels il ajoute le tourne- disque familial pour s’acompagner, par les 45-33-78 tours, des voix narquoises d’Yvette Guilbert, de Dranem ou de Bourvil. Il se niche comme un furet dans sa tanière provisoire mais participe aux repas attablés qui provoquent des échanges hilarants d’ explications langagières entre espagnol et français.


Enfin, la date fatidique est arrêtée. Ce sera le vingt- huit septembre. Les bans exposés à la porte de la mairie. Les écrevisses et la pièce montée, commandées à l’avance. La basilique de Sion, prévenue en urgence…  il serait impensable de proposer un mariage civil seulement ; le protecteur Franco et le Papa lorrain veillent au grain béni des moissons à venir…

Fausto profite de ces trois semaines pour esquisser, peindre, barbouiller, avant de puiser et d’exprimer le jus des matières colorées. Il en résulte quelques dizaines d’œuvres arrachées, dirait- on, à la nuit des temps antédiluviens.

Or, au petit matin du jour de notre mariage, je découvre sur la table de travail et fraîchement élaborée, cette encre-ci, encore teintée de somnolence enfumée : DIALOGUE DE SOURDS !

Lugubre galéjade ou production qu’une longue plongée dans l’océan de l’inconscient aurait générée ? Ou serait-ce plus simplement une suite à la recherche assidue autour de l’imperfection d’une réalité humaine, à moins que le thème principal ne se trouve liquéfié par l’adéquation de plans colorés aux turbulences, en désordre, ressenties. En tous cas, ici, aucun présage de la joie idyllique, déjà bien entamée… que les faire-part, les cérémonies et les agapes inciteront à magnifier.

De ce tableau aux bords très sombres, se détachent deux bustes fumerolants, l’un vers l’autre penché. Ils s’épanchent. L’éclatante luminosité de deux seins vêtus, pieusement délimités par la rutilence d’une chaine en V, attire le regard avant de le guider vers l’énigmatique visage cabossé du buste féminin. Puis, sur la gauche, on reconnaît la figure masculine grâce à la précision d’un tracé noir oblique, la cravate, sur la blancheur d’un fond tailladé à coups de chiffon.

Coude contre coude, symétriques, les deux personnages semblent se refléter dans un miroir que des bougies éclaireraient, comme deux enfants joueraient à se faire peur face aux vacillations déformantes des flammes sous les mentons.

Les sombres béances qu’on peut interpréter comme des bouches ouvertes sous les crânes bosselés soufflent, face à la nuit, le cri d’une sourde existence.

Quant à la signature, griffant l’horizontale clarté sous les mains réunies, elle relève d’une intention centrique qui, avec l’ensemble des brillances machurées, proposerait d’élucider nos indéchiffrables à-coups.


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