. . . EMPREINTES . . .

Françoise Gérardin

TENTACIÓN

Huile sur toile marouflée (65 cm x 50 cm) 1985

Il me semble que cette œuvre n’a été exposée que deux fois à la vue du public. Elle est réalisée à l’atelier de Torremolinos où se préparent activement trois expositions personnelles presque simultanées. En cette année scolaire 1984-1985, Fausto occupe l’appartement de la plage avec notre fils Jaime qui termine ses études secondaires au lycée de la ville de la Costa del Sol.

Jaime, témoin de l’évolution sensorielle du tableau, s’amourache carrément des formes rebelles et des généreuses fulgurances qui le composent. Une fois célébrée l’exposition à la Sala de la Caja de Ahorros de Granada à Jaén, tout en aidant au décrochage des œuvres, il propose à son père : « Este cuadro me lo guardas para mí. _ Pero hombre, este cuadro está a la venta! _Ea, por eso te lo compro, dime lo que me vas a pedir por él.” ( «  ce tableau, tu me le réserves pour moi _ Mais, dis-donc, ce tableau est en vente ! _Ben oui, c’est pour ça que je te l’achète, dis-moi combien tu vas m’en demander » Fausto, devant l’insistance résolue de l’intention filiale, finit par conclure le marché.

Du haut de ses dix-sept ans et sans hésitation Jaime vide le compte bancaire qu’il avait ouvert avec l’autorisation parentale à l’obtention du 1er prix au concours provincial d’affiches proposé aux scolaires quelques années auparavant. Résultat qui s’enrichit d’ailleurs d’un accessit national à Madrid où se présentaient alors les premiers prix de chaque région. Ce concours organisé par l’association de lutte contre le cancer avait eu pour thème la dangerosité du tabac et offrait une récompense financière notable en plus d’une reconnaissance officielle très active (Doña María del Pilar de Borbón , la sœur du Roi en personne, avait distribué les diplômes, accompagnée du célèbre Félix Rodríguez de la Fuente ainsi que de Milikito ! ) .

Jaime achète, effectivement, le tableau qui, plus tard, occupera une place d’honneur dans ses emménagements d’adulte.

L’œuvre Tentación semble contenir, sans les mêler bien que les imbriquant, autant de signes cauchemardesques que d’instants d’hédoniste rêverie.

Le reflet des « vanités » grimaçantes d’un Valdés Leal,* tout comme l’émergence de chairs mûries des siècles d’or passés, palpitent sous les drapés indéterminés de la figuration à la surface de cette toile. Par paliers, une doucereuse diagonale soutient manuellement le poids d’un sein lumineux pour rejoindre la gorge déployée vers l’agrippement de phalanges sur un faciès très noir, crâne d’épouvante face au désir déjà consumé.

Les Tentations de Saint Antoine ? *
On serait tenté de les y découvrir. Mais il y manquerait la minutie scandaleuse des monstruosités que Jérôme Bosch sait si bien nous infliger, ainsi que l’intégralité charnelle que Félicien Rops* ose imposer à notre hérédité chrétienne. On n’y retrouverait pas la superbe aérienne des autels volants de Dali* ni l’animalerie fougueuse de Grünewald.* L’on s’éloignerait du corps cerné que Cézanne présente au songe étriqué, tout autant que du démon déguisé de Jan Wellens de Cock.*

Non. Rien ici des douloureuses calamités qui rappelleraient le saint du désert. Malgré quelques accents macabres et tortueux, le tableau Tentación dépeint dans sa vitalité une palpitation diaphane, d’une éclatante santé ; il attire l’insatiable naïveté du regard, alors que la curiosité noircie défigure mortellement le visage masqué du désir dépité. Le déploiement charnel, structuré par la technique des transparences rosées et par la découpure des traits ciselés autour des voilages, souligne finement l’attraction idéalisée de l’aimant posé trop près d’une matière corrodée. Cette optique, probablement, pourrait nous rapprocher des démons hystériques et des crânes terrifiants qui jonchent les sols sanctifiés de notre histoire commune.


  • Félix Rodríguez de la Fuente : naturaliste de renommée et homme de télévision qui réalise des séries de documentaires en défense de l’environnement «  El hombre y la Tierra »; innovateur en Espagne durant les années 70, il enthousiasme les enfants autant que les grands.
  • Milikito : le jeune circassien de la famille Aragon, le cirque de la télé « Il était une fois le cirque… »
  • Juan de Valdés Leal : peintre espagnol ( 1622- 1690) .  Les « vanités » , têtes de morts représentées aux cotés de figures de saints souvent en situation de prière, pour signifier la courte durée de l’existence et l’inutilité des biens amassés sur terre.
  • Saint Antoine du désert . La légende dorée, de Jacques de Voragine ( Gênes,1228-1230)
  • Félicien Rops : peintre belge (1833_1898). Imagination fantastique souvent morbide et diabolique. En accord avec le symbolisme littéraire.
  • Salvador Dali : peintre espagnol (1904-1989)
  • Matthias Grünewald : peintre allemand (1460 ? -1528). Retable d’Isenheim, Colmar.
  • Jan Wellens de Cock : peintre maniériste flamand (1480- 1527)

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