. . . EMPREINTES . . .

Françoise Gérardin

SORPRENDIDA

Huile sur carton, marouflé 65cm. x 50cm. 1974

Deux aspects, avec son petit air de ne pas y toucher, ce tableau souligne deux aspects techniques et deux aspects de l’image qui, décortiqués convenablement, pourraient servir à bien des analyses picturales de celles dont se charge en général la tête des artistes lorsqu’il s’agit de tendances progressives. L’intention de rester fidèle à soi même, ce qui n’est autre que de suivre l’habitude du déjà expérimenté et la volonté de muter ses connaissances hors du soi, ce qui prouve son indéniable appartenance au monde,  entre ces hésitations se meut le créateur, et les trouvailles qu’il ne saurait patenter émergent spontanément, elles évoluent indépendamment de ses propres velléités. Est-ce une des raisons qui freineraient Fausto au moment de signer ses travaux alors qu’à ses yeux, un tableau est rarement terminé et qu’il se sent impuissant face au destin aléatoire des œuvres ?

Ici, dans le cas de Sorprendida, en bas à droite et tout de noir soutenue, la signature. Elle s’encastre parfaitement à la base tourbillonnaire de la figuration, elle accentue dans une étroite escalade la nudité pudique et marbrée de l’épaule qui sursaute en aplomb. Une sorte d’anamorphose s’établit : la signature en majuscules, le fond sableux mouvant et le corps en torsion, engendrent une spirale nébuleuse décompensée vers la gauche ; mais, redressée par la fermeté verticale de deux bandes, orange et noire du second plan, une face lunaire au regard biaisé toise soudain, indignée, l’invisible inconnu. Le hors-champ qui enrôle nos existences est présent dans la frayeur « tildée » par ce regard outragé.

Cette œuvre se réalise pendant les vacances d’été, dans le grenier du moulin à huile de Buis lès Baronnies. Fausto, comme à son habitude, prend pour synonyme de temps de vacances, temps de travail ; du travail qu’il ne peut aisément effectuer durant les époques scolaires où l’Ecole de Arts et Métiers occupe ses soirées jusqu’à 22 heures*, et les rencontres fortuites avec le flamenco, les amis ainsi que l’attachement filiale et paternelle, envahissent allègrement ses journées.

La maison de ma mère nous loge donc durant une partie de l’été. C’est spacieux et dans la tranquillité villageoise Fausto trouve assez de sérénité nocturne pour peindre au grenier, aménagé pour lui en austère habitation d’anachorète original. Tout en lui rappelant la terre de Jaén, l’atmosphère drômoise (et française en général) l’invite à s’exprimer plus librement et, paradoxalement, avec plus d’aménité que chez lui.
Ce sont pourtant les mêmes accessoires qui servent, qui s’étalent, qui définissent et qui terminent par porter un nom propre. Les pots de peinture, les pinceaux, les boîtes d’encre, les toiles et les cartons enserrés dans des cagettes ouvertes au fond du coffre de l’auto, calés avec du tissu ou du papier journal, tout cela déambule discrètement, d’une humble manière qui ne dérange pas l’encombrement général des valises, des sacs et des couvertures d’enfants. On passe la frontière, toujours avec la crainte de… de quoi on ne sait pas exactement, mais l’accoutrement artistique n’intéresse guère les douaniers ! Les éléments utilisés dans les deux pays s’échappent des mêmes contenants, et si l’on croit pouvoir découvrir quelques différenciations d’humeur au- travers de résultats picturaux, il est prudent d’admettre que souvent, une série constituée de certains détails spécifiques gardera ces spécificités durant quelques mois, quelque années, jusqu’à épuisement de la veine, qu’elle soit exécutée en France ou en Espagne, dans le nord ou le sud.

Sorprendida, peinte au Buis, contient donc des signes extérieurs de compositions et de couleurs qui rappellent l’ensemble des œuvres entre 1971 et 1975 et dans lesquelles on retrouve les teintes de ciels ennuagés, les seconds plans laqués de rouge ou de noir quelques fois croisés de gris, de bruns, et qui semblent s’imposer pour canaliser l’imagination ou restreindre l’aventureuse rêverie humaine. Dès le matin de sa naissance, dans le grenier tout embaumé de térébenthine au fumet de Ducados, Sorprendida déclame bravement un des nombreux rôles féminins qui témoignent, enrubannés ou dénudés, de la subtile observation et de l’empathie de leur créateur.


*En ces années l’Ecole des Arts et Métiers reste encore une école du soir.


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