Evocations... Mon mari, Fausto Olivares, peintre.


Françoise Gérardin
Chapitre 22 : 1973~1974

Exposition à Londres et retour

A force de produire et de montrer à travers le territoire, de Valence à Madrid, de Cadix à Valladolid, Fausto acquiert une expérience de mobilité presque fébrile, ce qui ne l’aidera pas à mieux vendre pour autant : Mes monstres ne plaisent pas aux gens. C’en est presque stimulant mais il doit admettre que ses personnages accumulés à l’ombre des persiennes closes - pour gagner de l’espace dans l’appartement - mériteraient de regarder vers d’autres horizons. Et l’occasion se présente d’accepter l’invitation de Margo Picken à exposer ses œuvres à Londres. Enorme projet pour l’artiste qui tient à se charger lui-même du transport malgré les désagréments encombrant le passage des frontières. Celles-ci s’avèrent difficilement franchissables tout d’abord en ce qui concerne les dispositifs officiels imposés par les différents ministères. Six mois de paperasseries, de reproductions en double, en triple, de listes à déclarer plusieurs fois, d’attentes de courrier et de bons vouloirs alors que les dates sont déjà arrêtées entre le peintre et les galeristes. Puis, en parallèle, des cadres solides sont fabriqués, des caisses en bois spécialement construites pour contenir les tableaux et être contenues à leur tour dans les coffres et sur la galerie de la Dodge qui, elle, sera vêtue d’une bâche cousue sur mesure. Ángel Estrada, depuis Madrid, vient à la rescousse, aider aux ultimes préparatifs. Les derniers coups de marteau et les derniers emballages s’effectuent à toute allure. Trop bien arrosée, l’aube du départ, prise de vertige, titube sur son délai… Enfin, les tableaux en paquets réunis et les cordes bien nouées sur le toit, le chargement s’ébranle dans l’appréhension d’une aventure périlleuse et, s’éloignant de la Torre de Jaén, prend la direction de Londres. En route, chaque poste frontalier se plaît à organiser une mésaventure abusive… Irún, Hendaye et même Calais où, grâce à l’intervention d’un cousin, Michel Favre, et quelques signatures complémentaires, les douaniers permettent l’embarquement. A la sortie du bateau, les Anglais, eux-aussi, empochent …

Pour certains Britanniques, Fausto rappelle l’humanité distorse de Francis Bacon, pour d’autres c’est l’imaginative réalité d’un Turner qui se manifesterait au travers des tableaux. L’exposition à Ansdell Gallery (1974) sert de détonateur à une explosion, fort discrète par ailleurs, qui animera Fausto à poursuivre sa voie créatrice en décidant, quelques années plus tard sa mise en disponibilité au ministère de l’Education.
L’expérience est jubilatoire. Elle réunit le soir de l’inauguration des personnalités comme Manuel Fraga Iribarne, ancien ministre de l’Intérieur, momentanément éloigné du Pouvoir mais, en attendant, nommé ambassadeur plénipotentiaire ; étrangement perçu en Angleterre comme le plus démocratique des politiciens franquistes… il est accompagné, en cette circonstance, par le Maire de Cáceres. Tout en relatant l’incroyable attentat perpétré contre l’amiral Carrero BlancoLuis Carrero Blanco (1903 - 1973). militaire et homme politique, principal collaborateur de Franco., il croise poliment les parents de Darío Villalba qui, en mission à Londres, sont venus saluer Fausto. Fraga Iribarne félicite chaleureusement le peintre andalou. Condescendant, il accepte même de se faire photographier en train de commenter les tableaux aux Anglais qui l’écoutent. Des compagnons de Francis Bacon sont là, dont un petit Monsieur Georges drapé d’une immense cape noire et rouge qu’envierait n’importe quel Grand d’Espagne, il est chapeauté d’un gigantesque bonnet pointant vers le menton d’où s’articulent les cris nasillards : Where is it ? Where is this genius ?. Il virevolte au milieu des Margo Picken, Alistair Beaton et leur bande intellectuelle auxquels s’ajoutent les critiques d’art Mary Whistler et l’Espagnol Angel F. EscarzagaAngel F. Escarzaga : correspondant de la Vanguardia de Barcelone à Londres.. Tous ou presque très étonnés de ne pas connaître le nom du peintre ! Quelques-uns parlent même de l’indécrottable ambiance d’une prétentieuse avant-garde madrilène qui a l’air d’ignorer encore une signature aussi reconnaissable et innovatrice !

Mais qu’importe à Fausto la reconnaissance passagère des modes ! Le lendemain de cette soirée sympathique et engageante, il doit se rendre à quelques rendez-vous que critiques et journalistes lui ont proposés. Le petit déjeuner, chez Margo, est dégusté avec une lenteur inhabituelle ; les commentaires de la presse du jour traînent sur la table nonchalamment, on bâille, on se rappelle les moments piquants de la veille qui serviront d’anecdotes… l’ironie fleurit sur cette paresse matinale… jusqu’à ce que l’heure des rencontres prévues s’évapore à la buée des tasses de café resservies…
Fausto s’excusera… mais un peu tard… auprès des journalistes qui l’attendront en vain.
N’est-il pas suffisamment satisfait par l’indéniable constat d’un devenir international possible ? De vagues regrets tout de même, peut-être par respect d’autrui…
Le séjour à Londres s’agrémente néanmoins de visites dans les musées, de concerts à l’Albert Hall. Fausto s’émeut jusqu’aux larmes en présence de L’enfant et les sortilèges et le chef d’orchestre Pierre Boulez le méduse au Queen Elisabeth Hall. Quelques promenades du côté dockers le remue fortement. Hélas, pendant la durée de l’exposition, les deux associés, propriétaires de la galerie, se brouillent cruellement ; l’un s’enfuit vers l’Afrique et l’autre, pleurant l’amant volage, oublie trop souvent d’ouvrir ses portes au public… Fausto s’en arrange. Il lui tarde de replacer ses personnages dans la Dodge car, mis à part un tableau vendu, le reste est à récupérer. En espérant que les mésaventures douanières que lui, l’auto et Fafa subirent à l’aller ne se répèteront pas, il remballe méticuleusement la cinquantaine d’œuvres que les Anglais n’auront qu’à peine aperçues. Maternidad, La Suegra, El Programa, El Grito, La Japonesa, Réalidad, El Sueño, Sirvienta, Sorprendida *Titres : Maternité, La belle-mère, Le programme, Le cri, La Japonaise, Réalité, Le rêve, La servante, Surprise.... chacune d’elles rejoint son coin, soit sur le toit de l’auto, soit dans le coffre ou encore, pêle-mêle, sur les sièges à l’arrière. Le voyage du retour passera par Buis-lès-Baronnies, où Fausto fait rénover un appartement dans l’ancien couvent cistercien, près de la maison de sa belle-mère. Dès l’acquisition de cette demeure et son aménagement, les vacances trouvent un point de chute qui lui permet de peindre et de révéler les photographies prises à la sauvette.

Pour l’instant il doit regagner Jaén dare-dare, vu que les journées occupées en Angleterre par l’histoire de l’art… ne seront pas justifiées aux yeux de l’Administration et le directeur de l’Ecole risque de décompenser, d’une manière sévère, les agissements extrascolaires du professeur… en vadrouille ! D’autre part Fausto, comme toujours après un laps de temps déconnecté de la peinture, tient à s’atteler rapidement aux rênes du harnais pictural pour tracer de nouveaux sillons sur les toiles et défricher leurs fonds pleins de taches en attente ; lorsqu’il doit entreprendre un voyage prolongé, le peintre, au préalable, enduit de bitume de Judée, gomme arabique, térébenthine et encres lithographiques mélangés à des huiles bariolées, un bon nombre de toiles vierges dont il jonche le sol avant de fermer la porte de l’atelier. Comme si les engrais pigmentés de ces odorantes bizarreries allaient nourrir les parterres de lin étalé pendant son absence ! Evidemment, l’espoir de découvrir les germes d’expressions, jaillis du hasard chimique, agrémente les rentrées car il suffira, en arrivant, d’ordonner les récoltes au rythme d’un mûrissement réfléchi pour obtenir, à l’aide de pinceaux et de glacis, les plus vivaces de ces figures obstinées ! Mais la hâte qui pousse Fausto à questionner ses tableaux apprêtés est instantanément combattue par les allants d’une reprise très active autour de lui. Bien sûr, les cours, les élèves, la famille, les amis subtilisent un temps qu’il aimerait employer aussi à structurer son florilège du flamenco ou à développer les photos capturées dans les quartiers de Chelsea.

A ses démarches multiples s’ajoute la participation formelle à la Semaine Culturelle Avance 74, réitérant celle de l’année antérieure et que programme, depuis Madrid, Fernando Qui&ntild;ones secondé par Manuel Urbano à Jaén. Les manifestations qui jalonnent ces journées festives comprennent des films souvent controversés, voire prohibés tels que Lucía *Lucía : film cubain d’Humberto Solas, 1968., de Cuba, des récitals de musique et chant flamenco avec le guitariste Saínz de la Maza ou le vieux chanteur Pepe el de la Matrona, des expositions comme celle de trois peintres natifs de Jaén, Manuel Angeles Ortiz, Antonio Povedano et Fausto Olivares, des colloques poétiques animés par Pablo Antonio CuadraPoète du Nicaragua. ( Managua 1912- 2002)., venu de Nicaragua, Luis PastoriPoète du Vénézuela. ( 1921- ), le poète banquier du Venezuela ou Luis RosalesPoète de Grenade, de la « génération du 27 » (1910-1992)., le malheureux ami de Garcia Lorca… sans compter, naturellement et pour clore les soirées, quelques stations obligatoires sur le chemin de coupes à siroter…

Hélas, bien que la Semaine s’avère attrayante pour l’ensemble de la population, les signes d’asthénie propres à l’inertie de la ville découragent les volontés les mieux disposées, ce qui, par la suite, fera répéter avec une touche d’amertume à l’écrivain de Cadix : ¡ Qué duro es mi Jaén ! » *« Qu’il est donc dur mon Jaén »

Plusieurs mois ballottent encore avant que réapparaisse la sérénité indispensable au travail de création. D’autant que, la nouvelle du périple à Londres ayant fait le tour de la province, les radios et les journaux locaux réclament des photos, des anecdotes et les articles d’Outre-Manche à reproduire. Ce à quoi Fausto se prête de bon gré, moins surpris d’ailleurs par l’impact évènementiel que par la déférence générale qu’il suscite. Il fait le rapprochement, pour la première fois, entre ses questionnements ontologiques et la satisfaction personnelle qui ressemblerait à de la fatuité si le sens de la dérision ne le distançait pas de son ego englué par les éloges reçus. L’adage, succès égale à danger, maintes fois décliné tout au cours de son existence, est vite rattrapé par le Fausto clairvoyant.


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